A La Courneuve, les surdoués font la classe

LE MONDE | 22.02.06 | 13h56 • Mis à jour le 22.02.06 | 13h56

Ils sont polytechniciens. En juillet 2005, Antoine Bodereau et Mohamed Amine El-Khanjar ont été reçus au concours qui fait d'eux l'élite de la nation, sous la tutelle du ministère de la défense. Depuis octobre, ils vivent dans un foyer de Seine-Saint-Denis. Envoyés en mission dans des collèges et lycées de La Courneuve, Saint-Denis et Villetaneuse, pour y faire du soutien scolaire en mathématiques, physique et chimie.

Antoine Bodereau a grandi au Mans, dans une famille de médecins. Mohamed Amine est marocain, père journaliste, mère professeur de collège. Il a fait sa prépa à Rabat et est entré à Polytechnique dans le contingent des étrangers (100 élèves sur les promotions annuelles, qui en comptent 500). Deux jeunes garçons de bonne famille. En sortant de la station de métro La Courneuve-8-Mai-1945, Mohamed a été un peu surpris : "Il y avait des Pakistanais enturbannés, des Arabes, des Noirs, des Chinois... Je ne savais pas que Paris ressemblait au Bronx !"

Le soir, les deux polytechniciens se retrouvent au foyer, un asile de vieillards désaffecté et passablement lugubre au bout d'une rue de La Courneuve. Chacun y a son studio de garçon. Où trônent une télévision et des tas de paquets de biscuits entamés. Au début, ils se racontaient leurs premières impressions de la banlieue parisienne. Leur "trouille". Leur étonnement que tout se passe, finalement, "très normalement".

Le premier jour de leur arrivée, Antoine et Mohamed ont fait chacun le tour des classes pour expliquer qui ils étaient. Les études qu'ils avaient faites. Ce qu'était un bac S, une classe prépa à Polytechnique. Ils ont vu quelques paires d'yeux s'arrondir. Des questions ont fusé. Des parents sont venus les voir. Depuis, ils travaillent en binôme avec un professeur, donnent des cours supplémentaires aux quelques élèves volontaires, les aident à faire leurs devoirs. "On a des moins mauvaises notes", disent ceux-ci, unanimes.

Antoine Bodereau, plein d'enthousiasme, a collé des affichettes sur les murs du collège Georges-Politzer, à La Courneuve : "Vendredi, 12 h 45, premier atelier scientifique animé par Antoine Bodereau." Un peu avant 12 h 45, vendredi, Antoine est donc entré dans sa classe. Un grand garçon de 19 ans, blond et sympathique, l'air plutôt sage, blue-jeans et sweat-shirt à capuche. Sur le pas de la porte, il guette les candidats à l'atelier scientifique. Qui ne viennent pas.

Seule une élève de sixième s'est assise sagement dans un coin de la classe : Yahou Farah, 11 ans et demi. C'est son père, mécanicien, qui lui a conseillé de venir. "Il m'a expliqué ce qu'était un polytechnicien, dit-elle. Il m'a dit que ça formait les militaires. Moi, je ne veux pas faire polytechnique, mais je veux faire scientifique." Elle reprend son souffle et murmure timidement : "J'aime bien les sciences. Je suis la première de ma classe."

L'heure tourne. Le polytechnicien et son atelier scientifique attendent toujours leurs clients. Des élèves passent la tête, intrigués. "Vous êtes qui, m'sieur ? Vous êtes prof ? Je vous connais pas, lance une jeune fille.

- Je ne suis pas vraiment prof, je suis stagiaire, répond Antoine Bodereau.

- Quoi ?

- Stagiaire. J'organise un atelier scientifique. Tu peux t'inscrire si tu veux."

Grosse grimace. Un élève de troisième surgit, le lecteur MP3 à la main et les écouteurs accrochés aux oreilles.

"Moi je le connais, Antoine ! Il est pas prof, il est politicien !

- Ah oui, c'est vous le technicien machin truc ?, lui demande un autre. Vous pouvez me faire mes devoirs ?

- De toute façon, reprend la jeune fille, ça sert à rien. Qu'on soit le meilleur ou non, c'est la dégaine qui compte. Si t'es noir ou arabe et que tu sors du neuf-trois, t'es mort.

- Tu sais, il y a plein d'Arabes dans ma promo à Polytechnique, et ils sont souvent meilleurs que les autres", lui dit Antoine.

Une troupe commence à se former dans la salle vide. Yahou Farah reste assise sans rien dire derrière son pupitre. Antoine Bodereau essaie de convaincre les curieux. Il pourra leur expliquer des petits trucs qu'il avait appris en prépa : pourquoi la Lune présente-t-elle toujours la même face à la Terre ? Pourquoi une glace fond-elle lentement ? Pourquoi une tartine beurrée a-t-elle plus de chances de tomber du côté du beurre ? Leur promettant même de poser devant eux un grain de sodium dans de l'eau... "Ils aiment bien ce qui explose", note judicieusement Antoine.

Lors de l'entretien préalable au stage, à Polytechnique, il avait dû répondre à des questions pratiques. "Que faites-vous si vous n'arrivez pas à tenir la classe ?", avait demandé le lieutenant-colonel. Réponse d'Antoine : "D'abord je laisse filer. Je pense qu'ils se fatigueront avant moi. Si vraiment ça perdure, j'irai chercher le conseiller d'éducation." Le colonel a paru satisfait.

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Comme Mohamed, Antoine a vite revu ses principes. "A vrai dire, ils se fatiguent rarement avant moi, reconnaît-il. Ils sont même assez coriaces. Mais j'ai été surpris par leur gentillesse. Avec tout ce qu'on dit sur La Courneuve, je ne m'attendais pas à ça. Ça m'est arrivé d'en renvoyer un. Il est sorti de la classe. Il est revenu tout seul, il a dit "Je m'excuse", et il s'est rassis."

Mohamed : "Moi non plus, ça n'a jamais dégénéré. Je ne suis pas vraiment vraiment respecté, mais le minimum y est !" Le vrai problème, poursuit-il, "c'est qu'ils n'y croient pas. Les filles, un peu plus. La plupart n'imaginent pas leur futur au-delà de la troisième, ils ne se rêvent en rien".

Pourtant, en quelques mois, les deux polytechniciens sont fiers de constater de petits changements chez leurs élèves. Une bonne dizaine d'entre eux ont dit leur envie d'aller jusqu'au bac et d'intégrer une classe prépa. Mohamed, arabe, suscite la curiosité. "Mon origine leur donne du courage. Même si les Marocains de la classe en profitent parfois pour narguer les Algériens, du style "Il n'y a que les Marocains qui peuvent être politiciens"...". Antoine regrette que l'expérience ne soit pas mieux structurée : "Si on nous confiait de vrais groupes toute la journée, plutôt que 5 ou 6 élèves par-ci par-là, on aurait des vrais résultats."

Une mère d'élève passe une tête dans la classe d'Antoine. Sa fille de 15 ans est à côté d'elle.

"C'est vous le polytacticien ? Bon. Ma fille, elle est en descente totale, je voudrais tout faire pour elle. Vous pourriez l'aider ?

- Pas de problème, dit Antoine.

- Vous faites l'espagnol, aussi ?

- Ce n'est pas prévu, mais pourquoi pas ?, répond le polytechnicien.

- Alors je reprends espoir", dit la maman.

Marion Van Renterghem
Article paru dans l'édition du 23.02.06
 
Explication sur le pourquoi de ces stages :
Un stage de sept à huit mois "dans la vie" pour les X
LE MONDE | 22.02.06 | 13h56 • Mis à jour le 22.02.06 | 13h56

"Taupins vous étiez, taupins vous ne serez plus." C'est ce qu'entendent dire les 500 lauréats annuels du concours de Polytechnique. Usés par deux ou trois années de classes préparatoires dites "taupes", les jeunes cerveaux commencent leur expérience de la grande école par un stage de sept à huit mois "dans la vie" : à Polytechnique, on appelle cela "l'année de formation humaine et militaire". Elle a lieu d'octobre à Pâques.

La plupart effectuent un stage dans les forces armées, la voie naturelle pour ces étudiants sous tutelle du ministère de la défense. Près d'un quart (dont les 100 lauréats étrangers, qui eux n'ont pas le statut militaire) offrent leurs services dans le civil : stagiaires dans la police nationale, l'administration pénitentiaire, dans des ONG ou des associations caritatives, dans l'éducation nationale.

Les stages ont lieu en milieu défavorisé. Notamment dans des collèges ou lycées de zones d'éducation prioritaires (ZEP) des académies de Créteil, Versailles, Strasbourg, Toulouse.

En fin de stage, les élèves font un compte rendu écrit de leur activité et un exposé oral devant un jury composé de cadres militaires et de professeurs civils de l'école. A quoi s'ajoute l'appréciation du tuteur qui les a accompagnés. La notation prend en compte l'ardeur au travail, l'esprit d'équipe, le sens des responsabilités, la pratique de l'autorité. Elle tient une part non négligeable dans le classement final des polytechniciens.

"UNE EXPÉRIENCE UNIQUE"

D'autres sortes de partenariat existent entre les grandes écoles et les ZEP. Mais par la longueur du stage et la qualité de l'investissement des élèves, cette pratique est spécifique à l'Ecole polytechnique. "C'est surtout une expérience unique dans la vie des élèves, note le lieutenant-colonel d'Andlau, directeur de la formation humaine et militaire. Nous n'avons pas vocation à former de purs scientifiques mais des individus à part entière, à l'esprit ouvert."

Les effets réels de ces stages sont difficilement quantifiables. A l'Ecole polytechnique, on constate cependant que de plus en plus d'organismes administratifs envoient des demandes pour recevoir des stagiaires polytechniciens.

Quant aux stagiaires eux-mêmes, ils retournent généralement au cours de leur scolarité dans les formations où ils ont été accueillis. "Ils s'investissent d'une manière qui les dépasse", se réjouit le lieutenant-colonel d'Andlau. De quoi conforter les partisans d'un service civique obligatoire.
M. V. R.
Article paru dans l'édition du 23.02.06
www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3226,36-743834,0.html
 
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