Islam de France : Sarkozy se défend

Malgré la victoire ce week-end des musulmans « radicaux », le ministre de l'Intérieur défend le tout nouveau Conseil français du culte musulman (CFCM). Et ne juge pas urgent que la querelle du voile soit tranchée par la loi.

DEVANT LA CRISE qui secoue le CFCM que préside le modéré Dalil Boubakeur, Nicolas Sarkozy va inviter lundi à déjeuner, place Beauvau, tous les dirigeants de cette jeune et encore fragile institution. La montée en puissance des musulmans « radicaux » au sein du Conseil français du culte musulman (CFCM) que vous avez créé en inquiète plus d'un, à droite et à gauche... Nicolas Sarkozy. Feindre de découvrir qu'il y a des tendances extrémistes dans certaines banlieues alors que cela fait des années que cela dure, c'est un peu court. Le CFCM n'y est pour rien. Je constate d'ailleurs que personne ne remet en cause l'existence du Conseil français du culte musulman, qui aurait dû être créé depuis bien longtemps. Il y a 5 millions de musulmans en France : le débat sur leur intégration et sur la place de l'islam dans la République n'avait que trop tardé. La chape de plomb s'est enfin fissurée... Mais n'est-ce pas au profit des plus radicaux ? Non. Sur les 25 présidents des conseils régionaux du CFCM, 16 appartiennent à la tendance modérée, et 9 à l'Union des organisations islamiques de France (UOIF). Et encore, au sein de cette dernière, il ne s'agit nullement d'un bloc monolithique. La caricature doit avoir des limites, d'autant que les décisions qui seront prises dans les CRCM devront l'être à la majorité des quatre cinquièmes, quelle que soit la « couleur » du président. Cela dit, au sujet de la montée du fondamentalisme, s'il y en a une, j'ai une conviction : une identité contestée est une identité humiliée et, par conséquent, une identité qui se radicalise. Beaucoup de jeunes musulmans se vivent musulmans, hélas, dans le regard de l'autre. Et celui-ci n'est pas toujours apaisé.
« Ne faisons pas la guerre aux musulmans français » L'islam est-il compatible avec la République ? s'interrogent certains... Imaginez que je réponde non, que ferait-on alors des 5 millions de musulmans qui vivent sur notre territoire et sont français pour la plupart ? Doit-on les expulser ? Doit-on leur demander de renoncer à toute forme de croyance ? Doit-on, mieux encore, les inviter à se convertir au nom d'un « idéal républicain » ? En 2003, dans notre France multiple, cette question est irresponsable. Je constate, pour le regretter, que nos compatriotes musulmans sont trop souvent victimes d'amalgames. L'islam n'est pas synonyme de terrorisme. Comment favoriser concrètement l'émergence d'un islam de France ? En lui donnant les moyens de s'exprimer dignement. La laïcité est-elle l'ennemie des religions ? Je m'inscris en faux. La laïcité, c'est la garantie pour chaque citoyen de vivre sa religion à égalité avec toutes les autres. Au nom de quel idéal républicain les musulmans n'auraient-ils pas le droit de vivre la leur dans les mêmes conditions que les catholiques, les protestants, les juifs ? Les musulmans de France ne sont pas au-dessus des lois. Mais ils ne sont pas non plus en dessous. L'UOIF, si proche des Frères musulmans, fait peur à beaucoup... Il y a un mythe autour de l'UOIF, qu'on présente comme monolithique. Or il s'agit d'une myriade d'associations dont les engagements cultuels sont extrêmement différents. Certes, il y a des gens très orthodoxes dans leur pratique de l'islam, mais cela ne suffit pas à les déclarer hors la loi de la République. D'ailleurs, comment les faire évoluer si on refuse de dialoguer avec eux ? Lhaj Thami Brèze, le président de l'UOIF, a pourtant déclaré en février à notre journal : « Le Coran est notre Constitution »... Je m'en tiens à ce qu'il a dit au dernier congrès de l'UOIF au Bourget : « Les règles de la République s'imposent à nous comme aux autres. ». Pour le reste, s'il pratique un islam de la façon la plus orthodoxe qui soit, c'est son droit. Tout de même, ne prenez-vous pas des risques ? Le vrai risque, c'est celui qui aurait consisté à continuer à ne rien faire. C'est l'immobilisme qui a permis que se développe un islam des caves et des garages. Je prendrai mes responsabilités s'il y avait de leur part des attitudes ou des déclarations contraires aux idéaux de la République. Je rappelle qu'avant moi Jean-Pierre Chevènement puis Daniel Vaillant avaient associé, à juste titre, l'UOIF à la concertation. Imaginez, sinon, ce qui se serait passé : on aurait eu un islam officieux, souterrain et représentatif, et un islam officiel qui n'aurait représenté qu'une minorité. La réalité, c'est que l'islam est, chez nous, la religion la plus récente. Je demande qu'avec les musulmans on ait la même patience que celle dont on fait preuve avec tous les autres. Je ne me reconnais pas dans une laïcité sectaire. Ne faisons pas la guerre aux musulmans français.
« La contrainte doit être l'ultime recours Vous semblez rétif devant la perspective d'une loi interdisant le port du voile à l'école ? La loi, ce peut être un point d'arrivée, pas un point de départ. Il serait, en effet, contradictoire d'ouvrir un dialogue, et de le refermer immédiatement. La loi, pourquoi pas ? Mais j'insiste : comme point d'arrivée. Comment faire reculer le port du voile ? La première façon, c'est la contrainte, et elle doit être l'ultime recours. La seconde, c'est le dialogue. Je crains que la seule stratégie de la contrainte conduise au contraire de ce qu'on veut. Et nourrisse la radicalisation. Que proposez-vous ? Je suis d'abord persuadé qu'il faut sanctuariser la fonction publique. Derrière un guichet d'une administration, on ne doit porter aucun signe ostentatoire. Dans les classes, la règle doit être la même : aucun signe ostentatoire. Mais si quelqu'un veut aller faire ses courses avec son voile, au nom de quoi devrait-on l'en empêcher ? La seule façon de combattre sur le fond cette évolution, c'est de dire aux musulmans : « Vous n'avez pas besoin d'en rajouter dans la défense de votre identité, puisque celle-ci est désormais reconnue pour ce qu'elle est. » Avec le CFCM, nous n'avons pas créé de problème : nous en avons révélé un qu'on avait choisi de ne pas regarder en face. Je n'ai pas l'intention de céder. Le jour ou les musulmans de France se sentiront respectés, ils se sentiront pleinement républicains. Je crois plus que jamais à la force d'une République qui intègre davantage qu'elle ne rejette.

Le Parisien, France
 
Haut