Libération: Les musulmans ne veulent pas de cadeaux de la République

Libération: Les musulmans ne veulent pas de cadeaux de la République
Date: 09 février 2004 à 11:16:30 CET
Sujet: Revue de presse


Quel diable a pris les musulmans et les politiques pour se focaliser autour de la question du foulard, sachant que le nombre de cas dits difficiles est très limité ? Si ces cas sont peu nombreux aujourd'hui, c'est parce qu'il y a eu médiation et des avis juridiques musulmans incitant les filles à privilégier leurs études.
A cause du retard accumulé par la société française pour intégrer l'islam dans la république, un sentiment de discrimination s'est installé dans les milieux religieux : «on refuse aux musulmans la possibilité de construire leurs mosquées et on leur reproche de faire leur prière dans des caves ou dans les bas d'immeuble», entend-on çà et là.

Le 17 janvier, les musulmans ont été guidés, malgré eux, par un populiste qui attendait cette heure depuis son retour d'une formation dite théologique en Syrie. L'ambiguïté de certaines organisations musulmanes les a impliquées dans ce jeu dangereux qui consiste à les couper du reste de la société et à manifester sous les couleurs communautaristes. Ces organisations musulmanes sont sorties de leur rôle de régulateur et de médiateur. Un sentiment étrange m'a saisi lors du passage à la manifestation du 17 janvier où j'étais simple observateur. Dans les couloirs du métro : deux mondes, l'un communautaire et l'autre aux couleurs de la France diversifiée.

La France a son histoire, ses traumatismes, ses peurs, ses lois, ses règles. Combien de prescriptions religieuses les musulmans respectent-ils dans leur quotidien ? Les insultes, les injures, l'orgueil, la violence dans les paroles et les actes, le non-respect du voisin, ne sont-ils pas des actes qui offensent les prescriptions de l'islam ?

La société française a ses canaux et espaces de protestation ; qu'ils soient politiques, syndicaux, ou sociaux, c'est à travers ces canaux qu'il faudra agir et réagir. L'échec des milieux musulmans à investir ces lieux est dû à leur frilosité, à leur volonté de se démarquer ; par manque de confiance en soi, ils ont peur de perdre leur identité en s'intégrant totalement dans de tels mouvements. D'où cet affichage comme musulman : cela les protège, croient-ils naïvement.

Le religieux doit respecter son champ d'action, qui est principalement au sein des mosquées et des institutions religieuses. Comment aujourd'hui rendre la mosquée vivante, en phase avec son temps, comment administrer une formation religieuse harmonieuse avec la culture française ? Ce sont des chantiers ignorés ou marginalisés par les milieux religieux. Le système d'éducation et de formation religieuse, en choisissant la victimisation, pousse plus aujourd'hui à une hypertrophie du paraître et à une confrontation avec la société. Les valeurs de modération, de participation et d'autocritique cessent d'être des priorités.

En plus de l'amalgame souvent fait entre le musulman et ce que certains groupes violents peuvent exercer à travers le monde, un sentiment de rejet de la part de la société se construit peu à peu. Ce sentiment se cristallise encore plus en parlant d'une discrimination positive.

Arrêtons de nous focaliser sur cette question du foulard, arrêtons d'en faire une question politique. Arrêtons de l'utiliser pour rameuter les foules et jeter l'anathème sur la société française et les musulmans. Arrêtons de traiter les personnes de cultures musulmanes comme des ennemis, des agités, des marginaux. Des centaines de médecins et d'ingénieurs pratiquent aujourd'hui, des milliers de chercheurs et universitaires participent quotidiennement à la vie de la société. Ces personnes n'ont pas besoin d'une discrimination positive mais appellent à l'équité et au respect de leurs particularités. C'est un tel mouvement qui doit aujourd'hui manifester.

De la discrimination positive à l'égalité des chances, ils n'ont pas besoin de cadeaux de la République.

Dans un département comme la Seine-Saint-Denis, moins de 48 % de réussite au brevet (la moyenne nationale est de 68 %), dans certains secteurs, 7 élèves sur 10 sont orientés vers la formation professionnelle. On oriente les enfants des quartiers populaires vers ce type de formation. On leur demande de connaître la culture et la société française et on les parque dans des quartiers propres à eux, pour ne pas dire des ghettos. On leur demande de s'impliquer en politique, mais on limite leur champ d'action aux domaines liés à l'immigration ou à la politique de la ville. Ces populations ne vivent pas uniquement sur le rythme du rap, du raï ou des tags, elles sont emportées par le classique, la variété française, les toiles de Delacroix...

Les Français de cultures musulmanes veulent être traités comme Madame et Monsieur Tout-le-Monde. Il faut reconnaître leurs compétences et leurs qualités. S'il y a des actions à mener, il faudra qu'elles soient structurelles. Le problème des quartiers populaires n'est pas un problème religieux ou culturel. Il faut principalement considérer ces quartiers comme une part constituante de la France et non pas comme des lieux d'immigration étrangère à la société française. «Nous ne sommes pas issus de l'immigration mais nous sommes issus de nos parents», rétorquent ces populations. Mener une campagne de solidarité nationale envers les quartiers populaires pour une cohésion sociale est un devoir de l'Etat. Les quartiers populaires peuvent être une force supplémentaire à la France avec le taux élevé de ses jeunes, qui peuvent être le fer de lance de la France si des dispositions de solidarité structurelle sont prises. Amélioration de l'enseignement, création de l'emploi, amélioration de l'habitat, encouragement de la créativité culturelle et artistique : faisons de ces quartiers des lieux de rencontre, d'hospitalité mais non pas des lieux de non-droit et de marginalisation.


Hakim El-Ghissassi, directeur de la Médina, magazine politique et culturel édité en France.





 
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