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Premier dérapage meurtrier dans l’après-Saddam

Cette fois-ci, il ne s’agissait pas de prolonger la démonstration de force des populations chiites qui, elles, comptent bien arracher la première place dans le nouvel échiquier politique irakien. Mais il était question de prouver l’attachement de centaines de fidèles à l’ancien régime. La célébration du soixante-sixième anniversaire du «roi déchu» s’est terminée dans le sang. Treize manifestants irakiens ont été tués et quarante-cinq autres blessés à Falloujah alors qu’ils rendaient l’un des derniers hommages à l’insaisissable maître de Baghdad, toujours en cavale. Les tirs américains sont partis d’une école qu’ils occupent, au moment où 500 manifestants y déferlaient. D’abord sévèrement critiquées pour une présence jugée illégitime en Irak, les forces américaines devraient subir d’autres foudres pour cette réaction meurtrière à Falloujah. Pour l’instant, elles se sont contentées de jouer la carte de la légitime défense. Le commandement américain a précisé : «Des manifestants ont tiré dans notre direction et nous avons riposté.» Les autorités militaires américaines ont par ailleurs annoncé que l’ex-ministre du Pétrole, Amer Mohamed Rachid, l’un des principaux responsables du programme d’armement irakien, s’était rendu lundi dernier aux forces de la coalition. Les conditions de sa reddition n’ont pas été précisées par le Commandement central (Centcom) américain au Qatar. Il était le 47ème sur la liste des dignitaires du régime de Baghdad recherchés par les Etats-Unis, dont 14 sont désormais entre les mains de la coalition. Alors que la chasse aux hommes de Saddam se poursuit, c’est la sécurité dans les villes irakiennes, et particulièrement Baghdad, qui pose encore problème aux Américains. 12 000 soldats sont sur place dans la capitale irakienne mais ce nombre semble bien loin d’imposer l’effet dissuasif que comprenaient les plans initiaux de maintien de l’ordre. «Dans les deux prochaines semaines, 3 000 à 4 000 soldats vont arriver pour protéger la ville», a annoncé le général Glenn Webster, lors d’un point de presse à Baghdad avec l’administrateur civil américain Jay Garner. Ces renforts mettront-ils un terme aux heurts et aux pillages qui sont encore souvent signalés ? Le temps presse pour Washington. Contenir ces prémices de «chaos» viendrait d’une solution politique éclair qui, elle, aurait pour objectif premier de repousser à tout prix des tentatives de calquage du système politique iranien en terre irakienne. Les mises en garde du patron du Pentagone au régime de Téhéran, appuyant les désirs de la Maison-Blanche d’éviter l’importation du schéma politique de la République islamique voisine. Autrement dit, faire barrage au khomeynisme qui se grefferait via le chiisme et se généraliserait maintenant que les sunnites semblent avoir perdu le pouvoir à jamais. Comment donc réussir une «démocratisation» qui se trouverait à mi-chemin du modèle occidental, sans avoir à provoquer l’irritation extrême du nationalisme irakien fondé sur le religieux-ethnique ? La mission n’est pas de tout repos même si la «fidélité» actuelle des coalisés masque peu la «trahison» lors de la révolte des populations chiites en 1991. Les Américains semblent trouver beaucoup de mal à mettre en œuvre une «libéralisation» à l’afghane. Nombreux sont les engagements à instaurer une démocratie mais manquent ces modalités pratiques pour fédérer au plus vite les forces politiques irakiennes autour du grand projet de démocratisation. A présent que l’administration Bush a changé son fusil d’épaule, préférant un gouvernement de transition irakien au protectorat -histoire de prendre tout le monde de cours et contrer les influences régionales susceptibles d’interférer les plans américains- tout laisse penser que la White House va mettre tous les atouts de son côté. En clair, tenir principalement Téhéran à distance par rapport aux affaires intérieures irakiennes bien que le régime de Khatami ne cesse de rejeter les accusations d’ingérence. Et maintenir la pression sur Damas au nom de la sécurité de l’ami israélien. De sources américaines, on annonce que le régime de Assad fils serait apte à engager des pourparlers avec le gouvernement Sharon. Bush réussira-t-il à faire de l’Irak «un exemple de paix, de prospérité et de liberté pour tout le Moyen-Orient ?» Il lui faudra d’abord cartonner dans ce premier examen qui s’annonce bien difficile. L’effet dominos n’est certainement pas pour demain. Avant d’en arriver là, c’est la nature même de l’administration provisoire irakienne qui déterminera les changements à venir. Les quelque 300 participants au forum de Baghdad traitant de la formation du gouvernement de transition se sont donné rendez-vous avant un mois pour passer la vitesse supérieure. Entre-temps, le haussement de la voix grondante des chiites ne semble pas près de se taire. Ils exigent un «nouveau congrès» pour décider de l’avenir de l’Irak. En attendant l’expiration du délai de quatre semaines avant les prochaines retrouvailles, les choses ne devraient pas connaître une nette amélioration sur le plan politique. Le seul fait que l’administration Bush admette le concept de «démocratie islamique» suffira-t-il à convaincre l’ensemble des Irakiens à adhérer aux visions américaines ? Il est encore trop tôt pour se prononcer. Mais, a priori, les Américains paraissent sûrs qu’avantager le chapitre sécuritaire en premier lieu finirait par asseoir plus ou moins une stabilité dont les politiques ne pourraient se passer pour discuter de l’avenir de l’Irak. La publication de la feuille de route pour solutionner le conflit palestino-israélien ferait-elle de l’ombre durant quelques semaines au projet de «l’Irak démocratique», si celui-ci peinait à se concrétiser ? Le réinvestissement de la politique américaine au Proche-Orient pourrait servir à camoufler ses déboires en Irak.

Anis Djaad

La Tribune, Algérie
 
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