rapport du pnud sur les pays arabes

(L'Express Du 18 au 25 juillet 2002)

PIB en panne, éducation déficiente, absence de perspectives pour une population toujours plus jeune et tentée par l'émigration: au Caire, des experts de l'ONU tirent la sonnette d'alarme

L'ignorance, l'aliénation des femmes et le manque de liberté font du monde arabe, aujourd'hui, une région désolée que rêve d'abandonner la moitié de sa jeunesse. Ce terrible constat n'est pas la dernière condamnation de quelque «Grand Satan» occidental; c'est le fruit d'une étude, «Arab Human Development Report 2002», menée pendant dix-huit mois par un groupe d'experts et d'intellectuels arabes, et que vient de publier au Caire le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud).

«Si vous voulez comprendre le milieu qui a produit les adeptes de Ben Laden, lisez ce rapport»


Ce rapport étudie les 22 pays membres de la Ligue arabe, qui rassemblaient, en 2000, 280 millions d'habitants. Une population jeune (38% ont moins de 14 ans), mal éduquée (65 millions d'Arabes, soit près d'un quart d'entre eux, sont analphabètes et, parmi ceux-ci, 2 sur 3 sont des femmes). De plus en plus urbaine, elle sera de plus en plus nombreuse, dépassant 400 millions d'individus vers l'année 2020. Elle est généralement pauvre (1 Arabe sur 5 vit avec moins de 2 dollars par jour) et souvent sous-employée (12 millions de chômeurs estimés en 1995, soit 15% de la population active, et sans doute 25 millions en 2010 si les tendances actuelles se poursuivent). Enfin et surtout, la moitié de cette population - les femmes - est maintenue à l'écart de la vie sociale, économique et politique.


Cette situation aboutit à un désastre qui aurait pu être évité, alors que la région est riche d'une histoire, d'une culture, d'une religion, d'une tradition, d'une langue communes à tous ses habitants, autant de facteurs qui auraient dû lui permettre de jouer un rôle moteur dans le développement de ses échanges, de son économie et de son influence politique dans un monde globalisé. Elle est riche, aussi, en pétrole et en matières premières. Et pourtant elle reste en dehors du progrès.

Un désastre à venir

Les auteurs du rapport résument ce paradoxe par cette condamnation lapidaire: «Le monde arabe est plus riche qu'il n'est développé.» Elle annonce également, sans doute, un autre désastre, à venir, né de la conjonction de la démographie, de l'ignorance et de la pauvreté, quand on songe que rien n'est fait aujourd'hui pour la génération de demain, qui viendra, mal éduquée et sans perspectives d'emploi, peupler des villes déjà saturées. «Si vous voulez comprendre le milieu qui a produit les adeptes de Ben Laden, écrivait dans le New York Times l'éditorialiste Thomas Friedman, lisez ce rapport» (il est consultable sur Internet: www.undp.org).


Au cours des vingt dernières années, la croissance du revenu par tête a été, dans les pays de la Ligue arabe, le plus bas du monde (0,5%), à l'exception de l'Afrique subsaharienne. Alors que les habitants de certaines régions en développement doublent leurs revenus en une décennie, le Pnud estime qu'il faudrait, au rythme actuel, cent quarante ans aux Arabes pour réaliser la même performance. Tandis que, dans les autres zones de la planète, la productivité augmentait à un rythme accéléré entre 1960 et 1990, elle déclinait dans le monde arabe. Le produit par tête de la région était supérieur à celui de l'Asie dans les années 1960. Aujourd'hui, les 22 pays réunis ne représentent que la moitié du PIB par habitant de la Corée du Sud. Le PIB global du monde arabe en 1998 - 531,2 milliards de dollars - était inférieur à celui de l'Espagne.


Un tel déclin n'est pas sans conséquences. La pauvreté en est une. Pauvreté économique, bien sûr, mais aussi et surtout «pauvreté des capacités et des opportunités», soulignent les auteurs. Cette piètre performance est encore aggravée par l'inadéquation de l'éducation avec les besoins de l'économie, et les rigidités du marché du travail. Les jeunes sont les principales victimes de ces dysfonctionnements. Les auteurs font ressortir un signal alarmant: 51% des adolescents et 45% des jeunes interrogés au cours de cette enquête expriment le désir d'émigrer. «Une indication claire de leur insatisfaction à l'égard des conditions présentes et des perspectives d'avenir que leur offrent leurs pays d'origine.»


La lecture de ce rapport pose la question de savoir ce qui est arrivé à un monde qui fut pendant des siècles à l'avant-scène de la civilisation, dominant les arts, la poésie, l'astronomie, l'architecture, les mathématiques, alors que l'Europe traversait un long Moyen Age. Cette question, à laquelle le rapport ne répond pas, le grand historien britannique du Moyen-Orient Bernard Lewis la pose dans son dernier ouvrage, What Went Wrong (Oxford University Press). Pourquoi, s'interroge Lewis, la civilisation de l'islam, qui dominait tous les domaines de la connaissance il y a six ou sept siècles, est-elle devenue ce qu'elle est aujourd'hui: «Une arrière-cour pauvre, faible et ignorante», dominée par de «minables tyrannies, allant des autocraties traditionnelles aux dictatures dont le seul élément de modernité réside dans leurs appareils de répression et d'endoctrinement»? Selon tous les critères qui comptent dans le monde moderne - développement économique et création d'emplois, éducation et succès scientifiques, liberté politique, respect des droits de l'homme, poursuit Lewis, «ce qui était jadis une grande civilisation est vraiment tombé très bas».


Depuis longtemps, le monde arabe tend à chercher les coupables hors de chez lui, des Mongols aux colonialistes français et britanniques, en passant par les Turcs ou les juifs, note Lewis. Aujourd'hui, cependant, les Arabes sont de plus en plus nombreux à rechercher chez eux, dans leurs gouvernements ou dans le rôle de l'islam dans leurs sociétés, la cause de leur déclin. Et, pour le vieil historien anglais, la réponse est évidente: c'est le «manque de liberté» qui est à la racine de tous les problèmes. «La liberté de l'esprit, affranchi des contraintes et de l'endoctrinement, la liberté de questionner, de rechercher et de s'exprimer, la liberté de l'économie, hors du champ de la corruption et de l'incompétence, la liberté des femmes, hors de portée de l'oppression des hommes, et la liberté des citoyens, hors de l'emprise de la tyrannie.»




 
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