Troisième refus pour le lycée musulman de Lille

L'établissement devait ouvrir en septembre. Ses partisans s'interrogent sur les motivations du rectorat.
«Le recteur souhaite peut-être que la décision soit prise à Paris, pour qu'il n'en assume pas la respon-sabilité.» Makhlouf Mamèche, de la mosquée de Lille-Sud.

Ils étaient prêts. Au deuxième étage de la mosquée de Lille-Sud, les tables et les chaises alignées, les craies posées sur le rebord du tableau et les paillasses en céramique du labo de sciences attendaient les 31 garçons et filles inscrits pour la rentrée 2003. Mais le lycée Averroès, premier lycée musulman de France, baptisé en hommage à Ibn-Ruchd, philosophe arabo-andalou du XIIe siècle, pourrait ne pas voir le jour en septembre. Le rectorat de Lille s'y est opposé lors d'une réunion du Conseil académique de l'Education nationale (CAEN), le 23 mai.
Motif ? Une décision défavorable de la commission de sécurité de la mairie de Lille, prise en décembre 2002. «Il manquait des éléments, comme des panneaux de sécurité indiquant l'emplacement des portes coupe-feu, la chaufferie, une barrière pour séparer une terrasse d'une toiture. Nous avons tout fait pour nous mettre aux normes, le projet est complet. Pour nous, la décision du CAEN devait être une formalité», explique Makhlouf Mamèche, cheville ouvrière du projet à la mosquée de Lille-Sud. Les travaux ont été effectués, les panneaux accrochés. Mais la deuxième décision, favorable cette fois, prise le 21 mai par les services de Martine Aubry, n'a pas été prise en compte par le rectorat, au motif que ce n'était qu'une «proposition d'avis». L'avis favorable officiel, que les responsables du futur lycée assurent avoir fait parvenir le 22 mai au rectorat, est resté lettre morte, le Conseil académique de l'Education nationale s'étant réuni la veille.

Ancienneté. Un lycée musulman gêne-t-il le rectorat ? Celui-ci se défend de toute décision politique et assure que le refus n'est motivé que par des raisons administratives. «Nous n'avons pas le droit d'émettre un avis "sous réserve"», explique le recteur Paul Desneuf, cité par le quotidien Nord Eclair d'hier. «Nous ne pouvions pas non plus risquer de contrevenir aux règles de procédure administratives, sous peine de voir l'avis annulé dans le futur.»
L'association avait déjà essuyé un premier refus en 2002, pour des raisons pédagogiques : le futur directeur ne disposait pas de l'ancienneté suffisante dans l'Education nationale pour diriger l'établissement. Un rejet «à juste titre», reconnaît aujourd'hui le recteur de la mosquée de Lille-Sud et président de la Ligue islamique du Nord, à l'origine du projet. De même que l'avis défavorable de la commission municipale de sécurité était «logique et justifié» en décembre 2002. Cette fois, Amar Lasfar dénonce «une mascarade» et une «attitude scandaleuse, injuste et irresponsable» de la part du recteur. «Nous nous indignons devant ce refus de l'Académie de Lille fait aux musulmans de jouir d'un droit que leur confère la République. La raison pour laquelle le rejet est notifié nous amène à nous interroger sur les vraies motivations.» Makhlouf Mamèche avance une explication : «Un lycée au sein d'une mosquée ça dérange peut-être ; le recteur souhaite peut-être que la décision soit prise à Paris, pour qu'il n'en assume pas la responsabilité.»
Le futur lycée Averroès est un symbole : outre qu'il est le premier du genre, l'idée de sa création a germé en pleine crise du foulard au lycée Faidherbe de Lille, en 1997. A l'époque, 17 jeunes filles avaient été renvoyées pour avoir refusé de se découvrir. La mosquée de Lille-Sud avait pris en charge la scolarité des jeunes filles jusqu'au bac, que la moitié d'entre elles a obtenu. Forts de ce petit succès, les responsables de la mosquée ont voulu créer un lycée à l'image d'établissements catholiques ou juifs, pour «occuper l'espace qu'offre la République, loin de tous les fantasmes», selon Amar Lasfar (Libération du 16 décembre). Au lycée Averroès, où la scolarité coûtera 1 000 euros par an, ni le port du foulard ni même la confession musulmane ne seront obligatoires pour étudier ou enseigner : sur l'affiche de promotion, utilisée pour lever les fonds auprès des fidèles, une élève a les cheveux découverts, l'autre est voilée.

Espoir. L'association Averroès a fait appel auprès du Conseil supérieur de l'éducation, qui a un mois pour donner sa décision, et, assure-t-on au rectorat, «rien n'interdit qu'il tienne compte de la décision favorable de la commission de sécurité». La mosquée se veut optimiste, et affiche l'espoir d'ouvrir le lycée en septembre. Mais avec combien d'élèves ? En attendant la décision du Conseil supérieur de l'éducation, les 31 inscrits prendront-ils le risque de se retrouver le bec dans l'eau à la rentrée ?
 
Auteur Discussions similaires Forum Réponses Date
extrazlove Islam 16
U Islam 14
Haut